Centrafrique : Consistant plaidoyer du Président Faustin Archange TOUADERA en faveur de l’emploi des jeunes au Sommet du Monde de Travail à Genève

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Bangui, le 09 juin 18

Le Chef de l’Etat centrafricain Faustin Archange TOUADERA qui était invité à prendre la parole à la tribune de la 107è Edition du Sommet sur le Monde du Travail à Genève en Suisse, a saisi l’opportunité pour faire un consistant plaidoyer de la formation et de l’emploi en faveur de la jeunesse de son pays. Pour le Président TOUADERA, les jeunes étant les acteurs et les victimes de la crise, leur insertion sociale à travers la formation et l’emploi contribuerait à un retour durable de la paix et de la stabilité dans le pays.

Voici ci-dessous l’intégralité du discours de circonstance du Président TOUADERA à Genève.

Discours du Chef de l’État.

  • Excellence Monsieur Michael D. Higgins, Président de l’Irlande,
    • Monsieur Haidar Al-Abadi, Premier Ministre d’Irak
    • Monsieur le Directeur Général de l’Organisation Internationale, Hôte du présent Sommet,
    • Mesdames, Messieurs les Délégués à la 107ème conférence internationale du Travail,
    • Distingués invités,
    • Mesdames et Messieurs, Camarades travailleurs,

C’est un honneur pour moi de prendre la parole devant cette assemblée de dignes représentants du monde du travail. Ma délégation et moi-même venons partager les réalités du travailleur centrafricain pour lequel nous nous efforçons d’offrir les meilleures conditions de travail dans un environnement portant les stigmates d’un violent conflit. Notre postulat de base est que les opportunités d’emplois créateurs de revenus et de richesses constituent un enjeu majeur de consolidation de la paix et de renforcement de la résilience en République Centrafricaine.

Le conflit qui endeuille la RCA depuis 2013 a considérablement réduit la capacité de l’État à atteindre la population dans tous les coins et recoins du pays pour lui offrir les services de base nécessaires à son bien-être. En effet, depuis 2013, environ un tiers de la population a été déplacé. Actuellement, 582,377 Centrafricains étaient inscrits à l’étranger auprès de du HCR et 687,398 étaient des déplacés internes.

Cette crise a ébranlé la capacité de l’État à répondre aux besoins urgents de la population. Il est estimé que 5 pour cent seulement des fonctionnaires sont restés à leurs postes en dehors de Bangui pendant la crise, à cause de l’insécurité et de l’effondrement du système de paie de la fonction publique. Cela a eu des conséquences réellement désastreuses sur le pays car des secteurs vitaux comme ceux de la santé et de l’enseignement ont été paralysés. Notre priorité absolue est de relever tous ces défis de manière à ne plus permettre aux « entrepreneurs » de la violence de tenir en otage les ambitions légitimes de tout un peuple en quête de son épanouissement et du mieux-être.

L’emploi constitue un de nos principaux axes d’action. Sur ce plan, nous déplorons la détérioration du secteur due à la drastique réduction des activités dans divers domaines à haut potentiel de croissance et de création d’emplois. Le recul a frôlé les 35 à 40% notamment les mines, la forêt, l’agriculture, les télécommunications et le développement rural. Le manque à gagner est énorme pour l’Etat en termes de recettes fiscales et de revenus pour de nombreux ménages. Nombre de mes compatriotes ont perdu leur emploi, ce qui les expose à un risque élevé de détérioration de leur bien-être.

Si dans l’absolu le chômage est un drame pour celui qui le subit, il constitue une sérieuse hypothèque pour l’avenir lorsqu’il frappe les jeunes et qui s’exprime sur trois plans.

Sur le plan social, le chômage accroît la pauvreté, dévalorise l’éducation et affaiblit les structures sociales et culturelles, base de la cohésion sociale car les jeunes étant incapables de trouver un emploi sont beaucoup moins susceptibles de fonder une famille.
Economiquement, le chômage des jeunes est pénalisant, car elle constitue ainsi la tranche de la population la plus nombreuse qui consomme sans produire, dans un pays où le taux d’épargne est pratiquement nulle, d’où une entrave à l’investissement.

Sous l’angle politique, le chômage en général et plus particulièrement celui des jeunes est source de troubles sociaux et d’instabilité politique

Les crises récurrentes qui ont ébranlé les bases de la production et de la croissance économique en RCA se traduisent par la réduction de la capacité de l’Etat à embaucher. De même, le secteur privé a vu s’effondrer ses moyens de soutenir sa production et sa croissance de production. Les possibilités de recruter en sont profondément affectées. Ainsi, l’un des indicateurs du taux de chômage élevé est que plus de 80% des demandeurs d’emplois ont moins de 35 ans !

C’est ainsi que l’économie de la survie a pris le pas sur le secteur formel. Aujourd’hui, le secteur informel représente plus des trois-quarts de l’activité économique nationale. C’est dans pareille situation de précarité et de faibles perspectives décentes que les jeunes deviennent une main-d’œuvre prisée par les entrepreneurs de la violence. Le chômage expose les jeunes à toute sorte de manipulation, d’intoxication et de radicalisation. Nous devons agir !

Pour renverser cette courbe négative, il nous faut relever un triple défi. Nous allons poursuivre sans répit le processus de paix, réconcilier notre peuple et restaurer les fondements d’un Etat fonctionnel. Nous travaillerons à l’amélioration du climat des affaires pour faciliter le réengagement actif des investisseurs. La reprise de la production économique, tout comme la relance de l’administration publique, nous exige de développer une offre de formation qui permette à nos jeunes de développer des compétences en adéquation avec l’évolution du marché du travail et les opportunités d’emplois.

Nous voulons transformer cette force sollicitée pour détruire en un précieux capital de reconstruction nationale. Pour ce faire, Je vais engager mon Gouvernement dans la mise en œuvre de la recommandation 205 concernant l’emploi et le travail décent au service de la paix et de la résilience qui a été adoptée le 16 juin 2017 lors des travaux de la 106ème session de la Conférence Internationale du Travail.

En effet, à l’analyse de ladite recommandation, l’on se rend compte qu’elle constitue un instrument idoine pour la RCA dont les travailleurs et demandeurs d’emploi ainsi que tous les employeurs, dans tous les secteurs de l’économie ont été touchés par le long conflit qui a désarticulé les structures de création de richesses de mon pays. Je saisis cette opportunité pour lancer un Appel à l’Organisation Internationale du Travail pour qu’elle appuie de manière particulière la RCA pour en faire un pays-pilote dans la mise en œuvre de la Recommandation 205 pour la promotion de l’emploi et du travail décent au service de la paix et de la résilience.

L’une des voies d’une paix durable en RCA, c’est celle d’avoir les moyens d’améliorer l’offre de travail pour en améliorer la productivité ainsi que la capacité de créer emplois et richesses. De plus, nous devons faire en sorte que le travail soit convenablement rémunéré pour permettre de subvenir aux besoins de base et crée la base d’une répartition équitable des richesses à travers un mécanisme de juste rémunération. Mieux encore, notre préoccupation est que le travail bénéficie d’un environnement sécurisé et offre une protection sociale pour les familles afin de préserver et de consolider la dignité des travailleurs. Notre profonde conviction est que la nature décente du travail est également liée à la satisfaction que l’on en tire !

  • Excellences,
    • Mesdames, Messieurs,

Pour la RCA, la bataille pour la promotion de l’emploi et du travail décent au service de la paix et de la résilience constitue un défi quotidien. En dépit des difficultés que traverse mon pays, Je viens ici vous dire notre détermination à surmonter les obstacles dressés sur le chemin de la paix. Je viens aussi partager notre vision pour l’amélioration des conditions du travailleur centrafricain qui ne cesse de démontrer sa capacité de résilience à nulle autre pareille. Il a affronté les affres d’une guerre abjecte, il a tenu face à des conditions de vie parfois infrahumaines, il continue à se battre avec dignité pour ne pas être définitivement noyé dans l’océan de sang que lui promettent les fossoyeurs de la paix. C’est ce travailleur-là, éprouvé mais digne qui m’envoie faire entendre sa voix, faire savoir son combat pour la vie, réitérer son appel pour que le monde continue à le soutenir.

Comme j’ai eu déjà à le souligner, à l’étape actuelle et plus que jamais, l’emploi est un impératif pour l’ancrage de la cohésion sociale. Il constitue un facteur déterminant pour une paix durable. La pauvreté endémique, entretenue par le déficit de formation, le chômage et le sous-emploi, constitue un immense défi à relever.

Ainsi, j’en appelle à la dynamisation de la coopération entre la République Centrafricaine et l’Organisation Internationale du Travail, dans ses multiples démembrements. Je souhaite suggérer que, dans les meilleurs, une mission technique de haut niveau puisse se rendre à Bangui pour qu’ensemble nous analysions la réponse à apporter à la problématique de l’emploi et du travail décent en mettant un accent sur les pistes ci-après.

Premièrement : Renforcer les capacités des cadres de l’Etat pour que, malgré la modestie des moyens de l’Etat, la qualité des services au citoyen soit la plus optimale. Pour y répondre et conscients qu’aucun programme d’envergure ne saurait réussir sans ressources humaines dotées des connaissances les plus actualisées, nous avons lancé un premier programme de formation qui ciblera 200 cadres de l’administration centrafricaine. Et nous avons l’ambition de lancer une deuxième vague de formation pour encore 200 cadres dans un proche avenir. Notre ambition, c’est d’offrir aux agents de la fonction publique centrafricaine des sessions de mise à jour et des programmes de formation continue pour assurer le plus haut niveau de la qualité des services offerts au citoyen.

Deuxièmement : Opérationnaliser un dispositif de protection sociale effective. Avec la crise, les coûts de la santé n’en permettent plus un accès au plus grand nombre. Et le travailleur centrafricain en pâtit considérablement. Dans l’idée d’améliorer les conditions de travail, nous voulons mettre en place un régime d’assurance-maladie pour les agents de l’Etat avec l’ambition d’en assurer l’universalisation assez rapidement. Les premiers contacts ont été établis avec le Directeur Général du BIT et nous voudrions saisir cette opportunité pour requérir l’accélération de ce processus qui rentre dans le cadre des efforts de créer un mécanisme de protection sociale aux travailleurs.

Troisièmement : Promouvoir un dialogue social actif porté sur la concertation permanente avec la participation de la Tripartite que sont l’Etat, le Patronat et les Syndicats. Ce cadre de dialogue qui est à améliorer, doit permettre d’identifier les mécanismes idoines pour éviter les crises sociales. Ce dialogue doit aider à faire face aux exigences légitimes d’un mieux-être des travailleurs dans un contexte où la rareté des ressources nous impose davantage de production et une gestion parcimonieuse afin de mieux assurer la redistribution inclusive de ces fruits.

Quatrièmement : Promotion de l’emploi décent pour les femmes et les jeunes. Dans le contexte de crise en RCA, les forces de production ont été ébranlées. La relance de l’emploi doit mener à un dispositif de sa pérennisation. En cela, l’appui dont a besoin la RCA consiste en la multiplication des projets à haute intensité de main d’œuvre auxquels doivent être adossées des systèmes d’épargne. Ce mécanisme permet de créer des filets sociaux et d’accroître les capacités de reconversion. De plus, les filières de formation professionnelle en mode dual (formation-travail en entreprise) sont à privilégier dans le cas de la RCA dans le sens de fournir le marché en main-d’œuvre rapidement opérationnelle.

Cinquièmement : Mettre en œuvre un partenariat innovant pour la promotion de l’emploi en faveur des personnes déplacées et réfugiées. En RCA, près de 20% de mes concitoyens sont, soit réfugiés, soit déplacés ! Alors que les ressources sont de plus en plus rares pour répondre aux besoins de cette population en grande souffrance, j’invite tous les amis de la RCA à innover nos approches de solution et à imaginer une formule de rapatriement et de réintégration à travers des filières de production assurant emplois et revenus. Mon Gouvernement se réjouirait d’en approfondir le concept dans le cadre d’un partenariat avec l’OIT et le HCR.

Au regard de l’immensité des défis et de la situation encore fragile dans le pays, la solidarité de la Communauté Internationale que je salue à chaque instant la qualité doit toujours se renforcer. C’est pourquoi, l’appui du Bureau International du Travail est sollicité dans la recherche et la mobilisation de ressources nécessaires à la réalisation de l’agenda du travail décent en République Centrafricaine.

  • Excellences,
    • Mesdames, Messieurs,

Tels sont les éléments que je voulais partager avec vous au nom de mon Peuple. Telles sont les bases que nous voudrions consolider pour sortir la RCA des profondeurs abyssales d’une crise qui n’a trop duré. Telle est notre idée de bâtir l’avenir sur les bases vertueuses du travail qui éloigne des sollicitations malheureuses. En cela, je suis venu à Genève pour un rendez-vous du donner et du recevoir en faveur du travailleur centrafricain.

Je vous remercie pour votre aimable attention.

 

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